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Version préliminaire de la deuxième édition de l'EPTC (décembre 2008)

Chapitre 10

LA RECHERCHE QUALITATIVE

Les chercheurs en sciences humaines - en sociologie, en psychologie, en criminologie, en administration des affaires, en science politique, en communication, en éducation, en histoire et dans d’autres disciplines - ont la conviction commune qu’il est souhaitable de tenter de comprendre l’action humaine par l’étude et l’analyse systématique. Certains chercheurs emploient des approches axées sur la recherche quantitative, tandis que d’autres optent pour les méthodes de recherche qualitative, et d’autres encore, pour une combinaison des deux.

La recherche qualitative a de longs antécédents dans plusieurs disciplines établies des sciences humaines et dans de nombreux domaines des sciences de la santé (par exemple, les sciences infirmières). L’évolution de la recherche indique une utilisation accrue des approches qualitatives dans la recherche en santé et dans d’autres disciplines des sciences humaines. Dans certaines disciplines, on a établi des lignes directrices en matière d’éthique afin de répondre aux questions soulevées par le recours à des méthodes, à des technologies, à des pratiques et à des cadres de recherche particuliers. Les approches qualitatives en recherche ont un caractère dynamique et s’appuient sur des hypothèses différentes de celles qui façonnent le modèle de recherche biomédical. Dans bien des cas, les exigences visant les pratiques et les méthodologies de recherche propres aux approches qualitatives sont similaires à celles qui s’appliquent aux approches quantitatives - par exemple, les préoccupations au sujet de la qualité de la recherche (fiabilité et validité des données, etc.). Cependant, comme pour les principes d’éthique, les critères sont adaptés au sujet, au contexte et aux hypothèses épistémologiques du projet (portant notamment sur la nature et la production des connaissances dans un domaine de la recherche).

Le présent chapitre tente de donner des indications sur la recherche qualitative et ses conséquences pour le processus d’évaluation éthique. Il traite entre autres de questions relatives au consentement, à la vie privée et à la confidentialité des données qui sont propres à la recherche qualitative. Certaines questions de procédure liées à la dynamique et aux caractéristiques de la recherche qualitative, qui ont trait au calendrier du processus d’évaluation éthique de la recherche et à la portée de l’évaluation, sont abordées plus en détail ci-dessous. Les chercheurs et les comités d’éthique de la recherche (CÉR) devraient aussi consulter les autres chapitres pertinents de la Politique pour obtenir plus de précisions sur les principes, les normes et les pratiques applicables à la recherche qualitative.

A. Nature de la recherche qualitative

Les méthodes qualitatives témoignent d’une approche qui privilégie la dimension humaine : elles soulignent l’importance de comprendre comment les gens envisagent le monde, agissent et s’y comportent. Cette approche oblige les chercheurs à comprendre comment les gens interprètent leurs paroles et leurs actes ainsi que d’autres aspects du monde avec lesquels ils viennent en contact (y compris les autres personnes) et donnent un sens à tout cela.

Certaines études qualitatives vont au-delà des expériences personnelles des gens pour explorer les interactions et les processus au sein des organisations ou d’autres milieux. La connaissance, tant sur le plan individuel que sur le plan culturel, est traitée comme une construction sociale. Cela signifie que toute connaissance est, jusqu’à un certain point, de nature interprétative et, partant, tributaire du contexte social. Elle est aussi façonnée par le point de vue personnel (et peut-être même par les valeurs) du chercheur en tant qu’observateur.

La section qui suit présente une synthèse des principes généraux et des exigences et pratiques méthodologiques de la recherche qualitative.

Principes généraux et exigences méthodologiques et pratiques

a) Compréhension inductive. De nombreuses formes de recherche qualitative supposent l’acquisition d’une compréhension inductive de l’univers des participants, l’objectif étant d’avoir une compréhension analytique de la façon dont ils perçoivent leurs actions et le monde qui les entoure. Dans certains projets, cette approche s’applique aussi à l’étude d’expériences, de processus et de contextes sociaux particuliers.

Lorsqu’une méthode prévoit une interaction directe avec les participants à la recherche, on insiste souvent sur la nécessité de se familiariser avec les perceptions qu’ont les participants d’eux-mêmes et des autres, ainsi qu’avec le sens qu’ils donnent à leurs pensées et à leurs comportements.

b) Diversité des façons de procéder. Il n’y a pas d’approche unique en recherche qualitative. Chaque domaine ou discipline a des approches et des points de vue différents quant à l’utilisation des méthodes qualitatives; même à l’intérieur d’une discipline, les approches et les points de vue varient. La recherche qualitative fait appel à tout un éventail de méthodologies, de techniques et de démarches épistémologiques qui permettent aux chercheurs de pénétrer l’univers des participants à la recherche ou d’entrer dans un contexte social particulier. Ces approches méthodologiques comprennent, sans toutefois s’y restreindre, l’ethnographie, la recherche - action participative, l’histoire orale, la phénoménologie, l’analyse narrative, théorisation ancrée et l’analyse du discours. L’expression « recherche qualitative » englobe une gamme étendue de paradigmes et de perspectives qui se recoupent.

c) Processus de recherche dynamique, réfléchi et continu. L’émergence en cours de recherche de questions, de concepts, de stratégies, de théories et de façons de recueillir et de traiter les données oblige le chercheur à réfléchir et à s’interroger constamment. Une souplesse, une capacité de réflexion et une sensibilité de ce genre contribuent à la rigueur et à la qualité d’ensemble de l’analyse des données.

d) Variété et multiplicité des contextes, souvent évolutifs. La recherche qualitative se déroule dans divers contextes, chacun soulevant des questions d’éthique particulières. Le savoir étant vu comme tributaire du contexte en recherche qualitative, celle-ci a tendance à cibler des personnes, des endroits ou des concepts dérivés empiriquement d’autres contextes sociaux; la priorité du chercheur est alors de comprendre ce contexte social particulier, qui met en cause ces personnes, à ce moment précis.

Les chercheurs entreprennent parfois des recherches qui remettent en question des structures sociales et des activités qui engendrent une inégalité ou une injustice, ou qui y contribuent. Ces recherches peuvent porter sur des participants hautement vulnérables en raison de la stigmatisation sociale ou juridique associée à leurs activités ou à leur identité et qui ont peut-être une confiance limitée à l’égard de la loi, des organismes sociaux ou des autorités universitaires. Elles peuvent aussi mettre à contribution des participants tels que des dirigeants d’entreprise ou des responsables gouvernementaux qui ont parfois plus de pouvoir que les chercheurs eux-mêmes.

e) Collecte de données et taille de l’échantillon. En règle générale, l’accent est mis davantage sur la profondeur de la recherche que sur son étendue. La plupart des chercheurs qui emploient des méthodes qualitatives préféreront recueillir des données diversifiées, mais qui se recoupent, sur un nombre limité de cas ou de situations, au risque d’atteindre un point de saturation ou de redondance thématique. Dans ces études, la sélection des échantillons et des sites de recherche est guidée par leur utilité stratégique ou la richesse des sources d’information, dans l’optique d’approfondir la compréhension que l’on a du phénomène étudié, et non nécessairement par des considérations de signification statistique.

Dans le but d’améliorer la qualité des données, un chercheur peut faire appel à des sources d’information et à des stratégies de collecte de données multiples (par exemple, pour faire une triangulation). Les chercheurs recourent à toute une variété de méthodes pour recueillir des données, dont les entrevues, l’observation participante, les groupes de discussion et d’autres techniques d’interaction humaine. Le rapprochement et le contact prolongé avec les participants à la recherche constituent le meilleur moyen de recueillir des données fiables. Les études textuelles qualitatives font aussi appel à toute une variété de méthodes d’analyse de contenu pour dépouiller des ouvrages publiés, des sites Web, des transcriptions d’entrevues, des images ou d’autres types de documents.

Le traitement approprié des données recueillies peut varier sensiblement. Dans certaines recherches, la protection des participants à la recherche exige la confidentialité, l’anonymat et la destruction des données après leur utilisation. Dans d’autres cas, les données peuvent constituer un registre historique précieux qui doit être conservé, ou elles pourraient apporter une contribution utile parce qu’elles attestent publiquement du rôle joué par certaines personnes (voir le chapitre 2 - Le consentement libre et éclairé - et le chapitre 5 - Vie privée et confidentialité).

f) Buts et objectifs de la recherche. Les objectifs de la recherche qualitative varient largement au sein des diverses disciplines et entre celles-ci. Parmi les buts visés par les projets de recherche qualitative, mentionnons le besoin de « donner une voix » à une population particulière, la nécessité d’entreprendre une étude critique de certains systèmes, de certaines situations ou du pouvoir des personnes étudiées, le désir d’influer sur le changement dans un contexte social donné, ou le besoin d’analyser des phénomènes jusque-là peu étudiés afin d’élaborer de nouvelles approches théoriques pour la recherche.

g) Processus dynamique, négocié et souvent continu de consentement libre et éclairé. Afin de pouvoir entrer dans un contexte particulier à des fins de recherche, il est parfois nécessaire de négocier avec la population cible. Il arrive que ce processus ne puisse être mené à terme avant la recherche, en partie parce que les contextes dans lesquels doit se dérouler la recherche évoluent avec le temps.

Dans certains cas, les participants à la recherche ont un pouvoir égal ou même supérieur à celui du chercheur - par exemple, dans une recherche en milieu communautaire ou au sein d’une organisation lorsqu’on a recours à un processus de collaboration pour définir et concevoir le projet et les questions de recherche, ou encore lorsque les participants sont des personnalités publiques ou qu’ils occupent d’autres postes d’influence (comme dans une recherche portant sur les élites économique, sociale, politique ou culturelle). Dans d’autres cas, les chercheurs ont eux-mêmes un plus grand pouvoir quand l’accès aux populations d’où sont issus les participants éventuels leur est acquis grâce aux relations établies avec les décideurs concernés (par exemple, lorsqu’un chercheur prend contact avec les services de police pour effectuer une recherche auprès d’une population à problème, ou avec les autorités carcérales pour faire une recherche auprès de détenus).

h) Partenariats de recherche. L’accès à certains contextes et à certaines populations est souvent obtenu progressivement, et il se peut bien que les relations établies existent en dehors du cadre de la recherche; par conséquent, il est parfois difficile de déterminer avec précision où commence et où prend fin la relation de « recherche » proprement dite. Dans bien des cas, malgré une préparation minutieuse, il se peut que le chercheur ignore l’issue précise de sa quête tant qu’il n’aura pas commencé la collecte des données. D’ailleurs, en raison du caractère émergent de nombreuses études qualitatives, il devient essentiel d’établir de bons rapports et un lien de confiance personnel avec les participants afin de pouvoir examiner des questions jugées importantes ou intéressantes par les deux parties et de produire des données fiables. Souvent, la recherche se transforme en un processus de collaboration négocié entre le ou les participants à la recherche et le chercheur, ce qui oblige à consacrer initialement un temps considérable uniquement pour déterminer l’objet de la recherche.

Dans bien des cas, les contacts entre les chercheurs et les participants pourront durer toute une vie, et ces personnes développeront des liens sur divers plans au-delà de la relation établie dans le cadre de la recherche.

i) Résultats de la recherche. La transférabilité des résultats d’un contexte à un autre est prise en compte, mais elle est souvent perçue davantage comme une question théorique qu’une question de procédure ou d’échantillonnage.

B. Évaluation éthique de la recherche dans le contexte des questions inhérentes à la recherche qualitative

La section qui suit donne des indications sur certaines des conséquences de l’utilisation des approches qualitatives pour le processus d’évaluation éthique de la recherche. Il faudrait aussi la lire en se référant aux autres chapitres pertinents de la présente politique.

La recherche qualitative peut soulever des questions d’éthique particulières touchant à l’obtention de l’accès, à l’établissement de rapports, à l’utilisation des données et à la publication des résultats. Les chercheurs et les CÉR devraient examiner les questions liées au consentement, à la protection de la vie privée, à la confidentialité des données et aux relations entre les chercheurs et les participants durant la conception, l’évaluation et le déroulement de la recherche. Ils se pencheront sans doute sur certaines questions au moment de la conception du projet de recherche, mais d’autres surgiront en cours de recherche, ce qui obligera les intéressés à faire preuve de discrétion, de souplesse et d’un bon jugement, dans l’optique d’une approche proportionnelle du degré de risque et des avantages inhérents à la recherche, du bien-être de l’individu et du bien-être au sens large.

Modalités d’expression du consentement libre et éclairé

Article 10.1 Les comités d’éthique de la recherche devraient envisager toute la gamme des méthodes susceptibles d’être utilisées par les chercheurs qui recourent à des approches qualitatives pour consigner le processus de consentement. Les chercheurs devraient exposer dans leur projet de recherche le processus et les méthodes d’obtention du consentement qu’ils prévoient utiliser.

Application Le processus de consentement devrait normalement témoigner du degré de confiance qui existe entre les participants à la recherche et le chercheur. Souvent, cette confiance repose sur une compréhension mutuelle des objectifs du projet de recherche. Le participant à la recherche peut interpréter toute tentative visant à légaliser ou à formaliser le processus de consentement comme une atteinte à cette confiance. Or, dans diverses circonstances, le consentement écrit n’est pas exigé pour une recherche qualitative. Les chercheurs qui font appel à des méthodes qualitatives utilisent toute une gamme de modalités de consentement, entre autres le consentement oral, les notes de terrain et d’autres moyens, par exemple l’enregistrement (audio ou vidéo, ou par un autre dispositif électronique) pour consigner le consentement. Ils ont aussi la possibilité de demander aux participants de remplir un questionnaire (en personne, par la poste, par courriel ou par un autre moyen électronique) pour obtenir la preuve de leur consentement.

Il faut parfois que les CÉR examinent le rapport de pouvoir existant entre les chercheurs et les participants à la recherche. Lorsqu’un participant à la recherche occupe un poste d’influence ou participe régulièrement à des interactions semblables à celles qui caractérisent la recherche en raison de sa fonction ou de sa profession, on peut déduire qu’il a donné son consentement éclairé du simple fait qu’il a accepté de collaborer avec le chercheur aux visées de la recherche. Aucune vérification du consentement ne s’impose alors. Par exemple, une recherche portant sur des « élites » s’intéresse aux structures de pouvoir et aux personnes occupant des postes d’autorité (comme un associé principal dans un cabinet d’avocats, un ministre du gouvernement ou un dirigeant d’entreprise). Dans ce type de recherche, le fait qu’une personne ait accepté d’être interviewée par le chercheur peut suffire à indiquer son consentement à participer à la recherche.

Les chercheurs et les CÉR devraient consulter le chapitre 3 (Le consentement libre et éclairé) pour une analyse et des précisions supplémentaires.

Études par observation

Exemption de l’évaluation par un CÉR

Article 10.2  Il n’y a pas lieu de faire faire d’évaluation par un comité d’éthique de la recherche pour la recherche axée sur l’observation des gens dans un lieu public ne comportant pas la collecte de renseignements personnels identifiables dans le cadre d’une interaction directe avec des personnes et ne prévoyant pas d’intervention planifiée par le chercheur. Une recherche de ce genre ne fait pas intervenir de participants humains au sens de la Politique.

Application Dans le cas d’une recherche comportant l’observation de gens dans un lieu public où il n’y a pas de présomption de respect de la vie privée ni de collecte de renseignements personnels identifiables auprès de personnes - par exemple, lors d’une assemblée politique, d’une manifestation, de tout autre événement ou dans un lieu public (comme un concert offert gratuitement dans un parc ou dans un centre commercial), il n’est pas nécessaire de faire évaluer le projet par un CÉR. On peut en effet supposer que les personnes sont alors conscientes du caractère public de l’événement ou du rassemblement. Lorsque des personnes sont raisonnablement en droit de s’attendre à ce que leur identité soit connue, par exemple en raison de leur célébrité, une recherche faisant état de leur présence n’a pas à être soumise à l’évaluation d’un CÉR (voir aussi l’article 2.5 du chapitre 2 - Portée et approche - et le chapitre 5 - Vie privée et confidentialité).

Article 10.3  Les recherches dans Internet portant exclusivement sur des renseignements accessibles au public et ne comportant pas de présomption de respect de la vie privée n’ont pas à être soumises à l’évaluation d’un comité d’éthique de la recherche. Ces recherches ne font pas intervenir de participants humains au sens de la Politique.

Application Les recherches non intrusives, qui ne comportent pas d’interaction directe entre le chercheur et d’autres personnes dans Internet et dont les données proviennent principalement de renseignements affichés sur des sites Web, n’ont pas à être soumises à l’évaluation d’un CÉR. On pourrait considérer comme de l’information accessible au public la matière qu’on trouve dans Internet ou qui est manifestement destinée à attirer l’attention - documents, dossiers, spectacles, matériel d’archives accessible en ligne ou entrevues de tiers publiées (voir le chapitre 2 - Le consentement libre et éclairé). Les chercheurs peuvent devoir tenir compte d’autres facteurs lorsqu’ils utilisent cette information : le droit d’auteur, les restrictions concernant la diffusion, la protection de la vie privée, les droits de propriété intellectuelle, par exemple. Il s’agit cependant là de facteurs qui échappent à la portée de l’évaluation du CÉR.

Approche proportionnelle de l’évaluation des études par observation

Article 10.4 Au moment d’examiner un projet de recherche axé sur l’observation, y compris une recherche en ligne, lorsqu’il y a collecte de renseignements personnels identifiables ou que des personnes estiment avoir droit à la protection de leur vie privée, les comités d’éthique de la recherche doivent adopter une méthode proportionnelle d’évaluation de l’éthique.

Application En recherche qualitative, l’observation sert à étudier les comportements dans un cadre naturel et se situe souvent dans une communauté ou un milieu vivant, naturel et complexe, dans un environnement matériel, ou dans un contexte virtuel tel qu’Internet. Une étude axée sur l’observation peut se dérouler dans un lieu public ou dans un espace virtuel où les personnes concernées sont susceptibles d’avoir certaines attentes quant aux limites du respect de leur vie privée. Elle peut aussi avoir lieu dans un espace privé ou protégé où les personnes en cause s’attendent à ce que leur vie privée soit respectée. Parmi les situations où la recherche axée sur l’observation exige normalement une évaluation figurent les salles de classe, les salles d’urgence des hôpitaux, les forums privés sur Internet, ainsi que les communautés et les organisations dont l’accès est réservé aux membres.

La recherche axée sur l’observation se divise en deux catégories : la recherche « non participative » (c’est-à-dire celle où le chercheur observe mais ne participe pas à l’action) et la recherche « participative » (c’est-à-dire celle où le chercheur est à la fois observateur et participant à l’action).

L’observation de participants est souvent assimilée à la recherche ethnographique, dans laquelle le rôle du chercheur consiste à acquérir une vision d’ensemble du milieu étudié, en s’y engageant et en l’observant simultanément pour décrire ses cadres, ses processus et ses rapports sociaux. L’observation de participants nécessite parfois la permission d’observer des activités dans le milieu à l’étude et d’y participer. Dans certains cas, les chercheurs vont révéler leur identité et demander le consentement libre et éclairé des personnes du milieu; dans d’autres, ils observeront les participants à leur insu. Quand il existe des lignes directrices ou des codes sur les questions d’éthique que pose ce type de recherche dans une discipline ou pour une approche méthodologique donnée, les chercheurs et les CÉR devraient examiner les similitudes, les divergences et les chevauchements de ces codes et lignes directrices avec la Politique, et tenter d’en venir à une compréhension et à une clarification mutuelles qui permettront de résoudre les questions d’éthique susceptibles de surgir dans le cadre du projet.

Les études axées sur l’observation soulèvent des préoccupations au sujet de la protection de la vie privée des personnes observées. Les CÉR et les chercheurs doivent prendre en considération les conséquences éthiques des approches fondées sur l’observation, par exemple la violation possible des principes du consentement libre et éclairé et de la protection de la vie privée, ainsi que les normes méthodologiques et disciplinaires qui s’appliquent au projet de recherche. Ils devraient s’intéresser plus particulièrement aux effets sur l’éthique de facteurs tels que la nature des activités à observer, le cadre dans lequel ces activités doivent être observées, le fait que ces activités sont ou ne sont pas mises en scène aux fins de la recherche, les attentes qu’auront peut-être les éventuels participants en ce qui a trait à la protection de leur vie privée, les moyens employés pour enregistrer les observations, ainsi que l’identification éventuelle des participants dans les dossiers de recherche et les rapports publiés et tout moyen par lequel les participants pourraient donner la permission d’être identifiés.

Le fait de savoir que l’on est observé influence souvent le comportement, et la recherche axée sur des non-participants ou sur l’observation discrète exige généralement que les sujets ignorent qu’ils sont observés (habituellement, il n’y a pas d’interaction directe avec les personnes observées); ces derniers ne peuvent donc donner leur consentement libre et éclairé. Certaines formes de recherche qualitative visent à observer et à étudier des comportements criminels, des groupes violents ou des groupes dont l’accès est réservé aux membres. À titre d’exemple, il serait impossible d’effectuer certaines recherches en sciences sociales qui visent à faire un examen critique des rouages internes d’organisations criminelles si les sujets savaient à l’avance qu’ils sont observés. De même, l’observation des comportements dans les files d’attente d’un centre commercial est un exemple d’étude censée ne comporter qu’un risque minimal que l’on ne pourrait mener à terme si les acheteurs savaient qu’ils sont observés. Les chercheurs devraient justifier le besoin de déroger au principe général du consentement libre et éclairé, et les CÉR devraient faire preuve de jugement au moment d’évaluer la nécessité d’accorder une dérogation visant une recherche axée sur l’observation à l’insu. Ces recherches devraient se dérouler selon les normes de la profession et de la discipline.

Les chercheurs devraient démontrer au CÉR que les précautions et les mesures nécessaires ont été prises pour protéger la vie privée et la confidentialité des données dans une étude axée sur l’observation, proportionnellement au niveau de risque et au contexte de la recherche. Les chercheurs et les CÉR devraient être conscients du fait que dans certaines provinces, certains territoires ou certains pays, la publication de renseignements permettant d’identifier une personne, par exemple une photographie prise dans un lieu public montrant une personne qui ne s’attendait pas à être photographiée, pourrait être interprétée dans une poursuite au civil comme une intrusion dans la vie privée.

Les CÉR devraient mettre l’accent sur les projets qui présentent un risque plus que minimal ou moduler leurs exigences et la protection requise en fonction de la gravité et de la probabilité des inconvénients éventuels, y compris la probabilité que les rapports publiés permettent d’identifier des personnes ou des groupes. La recherche axée sur l’observation qui ne permet pas d’identifier les participants, qui n’est pas orchestrée à l’avance et qui a un caractère non intrusif devrait normalement être considérée comme comportant un risque minimal.

Les chercheurs devraient être conscients du fait qu’une recherche dans Internet soulève parfois des préoccupations qui sortent du cadre de l’évaluation éthique de la recherche. Ainsi, des préoccupations de cette nature peuvent surgir lorsque le plan de recherche englobe des mineurs ou d’autres populations potentiellement vulnérables en raison du manque de surveillance dans ce contexte électronique. Les questions non liées à l’éthique du projet de recherche débordent du cadre de la Politique.

Pour une analyse et des précisions supplémentaires, les chercheurs et les CÉR devraient consulter le chapitre 3 (Le consentement libre et éclairé) et le chapitre 5 (Vie privée et confidentialité).

Protection de la vie privée et confidentialité lors de la diffusion des résultats de la recherche

Article 10.5 Compte tenu du contexte de la recherche et des traditions scientifiques pertinentes au projet de recherche, le comité d’éthique de la recherche doit reconnaître dans son évaluation que certaines personnes peuvent souhaiter voir leur contribution soulignée.

Application Dans la plupart des sciences sociales et dans certaines disciplines des humanités, le risque le plus sérieux à gérer pour les chercheurs et les CÉR a trait aux préjudices susceptibles de découler d’une violation de la confidentialité de la recherche. Il arrive effectivement que cela pose un problème particulier en recherche qualitative, en raison de l’étendue, du niveau de précision, de la nature délicate et du caractère unique de l’information recueillie. La ligne de conduite habituelle consiste à garantir la confidentialité des données de recherche. Pour assurer la confidentialité des données, on peut, dans certains cas, rendre les participants à la recherche anonymes lors de la publication ou de la diffusion des résultats.

Dans certains types de recherche qualitative, on reconnaît la contribution des participants en les identifiant personnellement dans les publications de recherche ou dans tout autre média employé pour diffuser les résultats de la recherche. Si le fait de ne pas identifier les participants est considéré contraire à l’éthique en raison du manque de respect qui en découle, ou si des participants éclairés expriment le souhait de voir leur nom mentionné, les chercheurs devraient alors le faire en respectant les pratiques et les principes habituels de leur discipline. Lorsqu’il est préférable de préserver la confidentialité ou lorsqu’il n’y a pas de motif impérieux d’agir autrement, la confidentialité devrait être maintenue d’une manière compatible avec les besoins des participants à la recherche et du projet.

Les examinateurs doivent se demander quel principe doit prévaloir dans un contexte de recherche donné et quelles traditions scientifiques sont invoquées.

Pour une analyse et des précisions supplémentaires, les chercheurs et les CÉR devraient consulter le chapitre 5 (Vie privée et confidentialité).

Moment auquel doit avoir lieu l’évaluation par le CÉR

Article 10.6 Ce n’est pas à l’étape de l’exploration initiale, au moment où le chercheur élabore son plan de recherche, que doit avoir lieu l’évaluation par le comité d’éthique de la recherche. L’évaluation de l’éthique de la recherche doit plutôt se faire une fois que les paramètres de la recherche ont été précisés. Le chercheur doit recevoir l’autorisation du CÉR avant d’entreprendre la collecte des données sur terrain.

Application Il est parfois difficile de déterminer le moment du début et celui de la fin d’un projet de recherche qualitative. L’accès à des populations et à des contextes particuliers s’acquiert souvent avec le temps, et il n’est pas inhabituel que les chercheurs doivent s’en tenir à un rôle d’observateur passif ou se contenter d’observer passivement un milieu donné pendant un certain temps avant de faire quelque effort pour établir une « relation de recherche ». Prendre des notes, griffonner, tenir un journal et faire des observations ne sont que quelques-unes des activités préliminaires qui peuvent se dérouler longtemps avant que le chercheur n’ait le moindre soupçon qu’elles aboutiront à un projet de recherche. Les activités préliminaires de ce genre ne sont pas assujetties à l’évaluation d’un CÉR.

Les chercheurs doivent avoir la possibilité de faire des visites préliminaires et d’engager un dialogue pour examiner les relations de recherche qu’il est possible d’établir et définir les modes de collaboration à la recherche dans des communautés ou des milieux particuliers. Déterminer les questions et les méthodes de recherche, la nature et la taille de l’échantillon, l’inclusion éventuelle des préoccupations de la communauté dans la conception du projet et les modalités de la collecte des données figurent parmi les questions à aborder. Les CÉR devraient savoir qu’un dialogue préalable entre les chercheurs et les communautés, avant que n’ait lieu l’évaluation par le CÉR, fait partie intégrante de la conception d’un projet de recherche. Il se peut également que les chercheurs aient à consulter le CÉR de manière officieuse lorsque des questions d’éthique se posent avant la collecte des données; il arrive aussi qu’ils aient à saisir le CÉR de questions de ce genre en cours de recherche.

En recherche qualitative impliquant ’une communauté, un groupe ou une population (par exemple, des groupes marginalisés ou privilégiés) les démarches de recherche intègrent un processus de dialogue, d’échanges et de négociation préalable à la recherche, qui se déroule avant que ne s’amorce officiellement la collecte de données sur des participants humains. Ainsi, dans une recherche auprès de communautés ou de populations autochtones (voir le chapitre 9 - La recherche avec les peuples autochtones) ou dans une autre forme de recherche en collaboration mise en œuvre à l’échelon local, il peut être souhaitable d’obtenir la permission des dirigeants, des aînés ou des représentants de la communauté avant de solliciter le consentement des participants pris individuellement. Un chercheur pourrait profiter d’un rassemblement communautaire pour renseigner le groupe sur le projet de recherche et obtenir son accord pour commencer la recherche, avant de solliciter le consentement de chacun des participants comme deuxième étape du projet de recherche.

Même si le plan de recherche officiel renferme une version préliminaire des questions de recherche, les CÉR devraient savoir qu’il est assez fréquent que certaines questions ne ressortent que pendant la recherche; il n’est pas rare non plus que l’on apporte des changements dans les sources de données ou que l’on exploite de nouvelles sources de données en cours de route. En raison de la nature inductive de la recherche qualitative et de la nature « émergente » de ces modèles de recherche, il arrive que certains éléments évoluent au fur et à mesure qu’avance le projet. Mais certaines modifications au plan de recherche ne sont pas suffisamment importantes par rapport au plan approuvé pour nécessiter une évaluation par le CÉR. Il se peut tout de même que des questions ayant trait à l’éthique de la recherche se posent en cours de recherche; il pourrait alors suffire que le chercheur en informe le CÉR (voir le chapitre 2 - Le consentement libre et éclairé et l’article 6.16 au chapitre 6 - Gouvernance de l’évaluation de l’éthique de la recherche).

Article 10.7  Lorsque les chercheurs font appel à des méthodes de type « émergent » pour la collecte de données, les comités d’éthique de la recherche doivent évaluer et approuver la procédure générale qui sera suivie à la lumière des normes pertinentes de la discipline et de la profession.

Application Dans une recherche qualitative comportant la collecte de données par des moyens de type « émergent » (par exemple, une entrevue non structurée ou un groupe de discussion), on n’expose pas toujours entièrement la nature précise des questions ou d’autres aspects de la collecte de données avant la mise en œuvre du projet. En pareil cas, les CÉR peuvent demander à examiner une version préliminaire des questions ou à avoir un aperçu de la façon dont se fera la collecte des données. Les CÉR ne devraient pas obliger les chercheurs à leur fournir une version définitive du questionnaire avant la collecte des données. Ils devraient plutôt s’assurer que la collecte des données se déroule selon les normes de la discipline et de la profession.

Références

  • Australian Research Council, National Health and Medical Research Council and Australian Vice-Chancellors Committee, National Statement on Ethical Conduct in Human Research, 2007.
  • Instituts de recherche en santé du Canada, Pratiques exemplaires des IRSC en matière de protection de la vie privée dans la recherche en santé, 2005.
  • Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), Conseil de recherche en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG), « Politique inter-conseils sur l’intégrité dans la recherche et les travaux d’érudition ».
  • Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), Les sciences sociales et humaines dans la recherché en santé : Un aperçu canadien des domaines de recherche et des approches inédites favorisant la compréhension et la prise en charge des problèmes de santé, 2000.
  • Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), « Politique du CRSH sur l’archivage des données de recherche ».