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COMITÉ DE TRAVAIL SPÉCIAL DE L'ÉTHIQUE DE LA RECHERCHE

La Recherche qualitative

La recherche qualitative :
un chapitre à être inclus dans l’EPTC

Mémoire présenté par le
Comité de travail spécial de l’éthique
de la recherche en sciences humaines (CTSH) :
un comité de travail du
Groupe consultatif interagences en éthique de la recherche (GER)

Membres
Mary Blackstone, Ph.D.
Lisa Given, Ph.D.
Joseph Lévy, Ph.D.
Michelle McGinn, Ph.D.
Patrick O’Neill, Ph.D. (président)
Ted Palys, Ph.D.
Will van den Hoonaard, Ph.D.

Membres d’office
Bernard Keating, Ph.D. (IRSC)
Glenn Griener, Ph.D. (CNERH)
Maureen Muldoon, Ph.D. (FCSH)
Keren Rice, Ph.D. (CRSH)

Secrétariat en éthique de la recherche
Thérèse De Groote

Février 2008

Le contenu de ce document et les opinions qui y sont exprimées sont ceux des membres du comité et ne reflètent pas nécessairement ceux du Groupe consultatif interagences ou du Secrétariat en éthique de la recherche.

Le Groupe et le Secrétariat apprécieraient recevoir vos commentaires à l’adresse suivante : rapport@ger.ethique.gc.ca.



TABLE DES MATIÈRES

I. INTRODUCTION
 
II. PROJET DE CHAPITRE POUR L ’EPTC : LA RECHERCHE QUALITATIVE
A. Nature de la recherche qualitative
B. Types de recherche qualitative
C. Pratiques de la recherche et exigences méthodologiques
D. Résumé des caractéristiques distinctives de la recherche qualitative
       
ANNEXE A – Lectures suggérées
 

 

 

 

 

 

 

 


I. Introduction

En mai 2003, le Groupe consultatif interagences en éthique de la recherche (GER) demandait au Comité de travail spécial de l’éthique de la recherche en sciences humaines (CTSH) d’examiner du point de vue des sciences humaines l’Énoncé de politique des trois Conseils : Éthique de la recherche avec des êtres humains (EPTC). Le Comité entreprenait de cerner et de prioriser des questions y afférentes et de faire des suggestions afin de les résoudre. En juin 2004, le CTSH publiait le document intitulé Pour que tous puissent s’exprimer. Ce rapport présentait une analyse des opinions et de l’expertise tirées d’une grande consultation auprès des experts des sciences humaines au Canada sur des questions relatives à l’éthique de la recherche et aux pratiques actuelles des Comités d’éthique de la recherche (CÉR). Ce processus de consultation a suscité un certain nombre de recommandations pour modifier l’EPTC en ce qui concerne les besoins des chercheurs dans ces disciplines très diverses.

Par la suite, le CTSH a préparé un document de consultation portant précisément sur les questions soulevées par les chercheurs qui privilégient la recherche qualitative et par les personnes qui travaillent à l’intérieur de paradigmes interprétatifs, des domaines couvrant une quantité considérable de recherche dans les sciences humaines. En février 2007, le Comité publiait le document de consultation, « La recherche qualitative dans le contexte de l’EPTC :
Suivi du rapport intitulé Pour que tous puissent s’exprimer et document de travail ». Ce document comprenait un projet de chapitre portant sur la recherche qualitative qui pourrait être intégré à l’EPTC. Les commentaires de la communauté de recherche ont permis au Comité de faire des révisions au chapitre proposé qu’il soumet au GER pour étude.

Le CTSH recommande l’inclusion de deux nouveaux chapitres dans l’EPTC : l’un sur la recherche qualitative, l’autre sur la pratique créative (voir le rapport du CTSH sur la pratique créative). Ces nouveaux chapitres, accompagnés de références croisées aux autres parties de l’EPTC, devraient guider les chercheurs, les comités d’évaluation éthique de la recherche et les participants à la recherche quant aux différentes hypothèses qui sous-tendent la gamme des méthodes de recherche.

L’ébauche de chapitre présentée ci-dessous offre une interprétation de la façon dont les méthodes de recherche qualitative diffèrent des méthodes plus quantitatives/positivistes employées généralement dans la recherche en sciences biomédicales, en sciences naturelles et en génie, ainsi que dans plusieurs disciplines des sciences sociales. S’il existe un objectif directeur qui doit être transmis aux CÉR et à l’ensemble des chercheurs, ainsi qu’au public canadien, c’est la nécessité de reconnaître les différents présupposés qui guident les démarches de recherche plus qualitatives ou interprétatives, d’apprécier les interrelations différentes qui surviennent entre les participants et de comprendre les implications de ces différences sur l’éthique de la recherche et sur le processus d’évaluation éthique de la recherche.

L’inclusion d’un chapitre traitant de la recherche qualitative améliorera l’EPTC d’un point de vue conceptuel et visuel. Tel qu’énoncé dans l’EPTC : « Les Organismes ont foi en la valeur éducative de ce document. » (EPTC, Buts et raison d’être de cette politique, p. i.2). Elle appuierait aussi le double rôle des CÉR qui « assument un rôle à la fois d’éducation et d’évaluation. Leur utilité pour le milieu de la recherche tient à leur fonction consultative, et ils contribuent de ce fait à la formation en éthique ». (EPTC, p. 1.1).

À cette fin, le CRSH soumet respectueusement au GER son projet d’un chapitre sur la recherche qualitative destiné à être intégré à l’EPTC.

[Haut de la page]

II. Projet de chapitre pour l’EPTC : La recherche qualitative

La version originale de l’EPTC avait notamment pour but de présenter des normes transcendant les disciplines. Cependant, il n’avait jamais été question de créer un ensemble homogène et unique de « bonnes » réponses aux questions d’éthique de la recherche ou de faire en sorte que l’expression de principes communs affaiblisse la diversité qui constitue la force de l’entreprise de recherche. S’il est clair qu’il y a des principes généraux en éthique de la recherche qui transcendent les limites disciplinaires et épistémologiques – le respect de la dignité humaine; la confidentialité; le consentement libre et éclairé; le conflit d’intérêts; et d’autres principes décrits dans l’EPTC –, il est tout aussi clair que la manière dont ces principes sont envisagés et mis en œuvre dans le contexte d’un projet de recherche donné variera. Des pratiques qui sont reconnues et entièrement éthiques dans un contexte peuvent créer une confusion ou sembler non éthiques dans un autre. L’entreprise de la recherche au Canada est très diversifiée quant aux thèmes et aux modèles de recherche utilisés. Notre approche de l’éthique de la recherche doit être tout aussi diversifiée et appropriée aux divers paradigmes de recherche employés dans l’ensemble canadien qu’aux multiples contextes dans lesquels la recherche se déroule.

Le présent chapitre aborde des approches de la recherche qualitative qui diffèrent des approches plus positivistes et quantitatives sous-jacentes à la plupart des travaux dans les disciplines de la biomédecine, des sciences naturelles et du génie ainsi que dans plusieurs des sciences sociales. La différence peut être à ce point marquée que de nombreux chercheurs spécialisés dans les méthodes qualitatives doutent du bien-fondé de l’intégration du paradigme de la recherche qualitative à un cadre de l’éthique associé à la recherche biomédicale et préféreraient élaborer un cadre distinct du modèle actuel1. Ce chapitre exprime la nécessité de reconnaître les différentes présupposés qui guident les démarches de recherche plus qualitatives, d’apprécier les interrelations différentes qui surviennent entre les participants et de comprendre les implications de ces différences sur l’éthique de la recherche et sur le processus d’évaluation éthique de la recherche.

La recherche qualitative a une longue histoire en anthropologie, en sociologie, en éducation et dans de nombreuses autres disciplines bien établies des sciences humaines, ainsi que dans de nombreux domaines2 des sciences de la santé (p. ex. les sciences infirmières). Le présent document vise à inclure ces points de vue et ces disciplines dans le dialogue plus large au sujet de l’éthique de la recherche au Canada.

Quiconque tente de comparer la recherche qualitative et quantitative doit être conscient d’un certain nombre d’éléments clés qui guident de telles comparaisons. Dans le discours actuel sur l’interdisciplinarité et le zèle avec lequel les différentes disciplines s’empruntent des méthodes de recherche ou du vocabulaire, on observe une tendance à ne pas tenir compte des différences entre la recherche qualitative et quantitative, et de minimiser, en pratique, d’importantes implications pour l’éthique. Pour certaines personnes, la caractérisation de la recherche qualitative est soit trop large, soit trop étroite; pour d’autres, établir les distinctions entre la recherche qualitative et quantitative apparaît soit comme une tâche inutile, soit comme une tâche urgente.

Les paragraphes suivants indiquent certains des principes fondamentaux des approches qualitatives et présentent certains termes, expressions et images qui sont souvent associés à la recherche qualitative.

A. Nature de la recherche qualitative

Les approches qualitatives ne se définissent pas simplement par le fait de demander à des participants de donner une réponse non numérique à une question ouverte. Elles traduisent un engagement épistémologique en faveur d’une approche centrée sur l’être humain, qui souligne l’importance de comprendre la façon dont les personnes conçoivent le monde, y agissent et s’y comportent. Cette approche nécessite que les chercheurs comprennent comment les individus interprètent et donnent un sens à ce qu’ils disent et à ce qu’ils font, et à d’autres objets dans leur monde (y compris les autres personnes), avec lesquels ils sont en rapport. Certaines études qualitatives dépassent le vécu individuel des personnes pour s’intéresser aux interactions et aux procédés au sein d’organisations et autres environnements. La connaissance sur un plan aussi bien individuel que culturel est traitée comme une construction sociale. Une conséquence de cette approche est que toute connaissance est au moins à un certain degré interprétative et donc dépendante du contexte social. Elle est aussi façonnée par le point de vue personnel (et peut-être les valeurs) du chercheur comme observateur.

Quelle que soit la discipline qui utilise la recherche qualitative, il est convenu qu’une telle recherche s’appuie sur des hypothèses différentes de celles qui façonnent le modèle biomédical de la recherche. Plutôt, la recherche qualitative favorise l’émergence de concepts et de théories ainsi que de stratégies précises de recherche au cours de la réalisation de la recherche elle-même. Il ne s’agit pas de pratiques improvisées, mais bien du fruit de décennies de travaux dans un environnement de recherche rigoureux dans des disciplines comme la sociologie, l’anthropologie et l’éducation. Ces approches cherchent à impliquer le chercheur dans les données, tout en accordant une grande attention au monde des participants à la recherche. Les questions de recherche, l’orientation de la recherche et le type de données à recueillir sont des éléments en constante évolution dans ce genre de recherche.

Certaines approches qualitatives en recherche adoptent le point de vue que ce n’est qu’après qu’un chercheur ait pénétré dans le monde des participants à la recherche, dans le terrain de recherche ou dans le milieu social concerné, qu’il sera en mesure de définir pleinement des enjeux et des sujets de recherche pertinents à examiner. Cela ne signifie pas que les chercheurs adoptent la perspective du participant, mais qu’ils doivent s’y insérer pour comprendre le contexte de la recherche. Bien que des questions initiales de recherche puissent être décrites dans le plan de recherche, les CÉR devraient être sensibilisés au fait qu’il arrive souvent que des questions précises (ainsi que des changements et/ou la découverte de sources de données) n’émergent qu’au cours de la réalisation même du projet de recherche.

Les principes généraux de la recherche qualitative englobent les éléments suivants :

  1. compréhension inductive : de nombreuses formes de recherche qualitative exigent l’obtention d’une compréhension inductive du monde des participants à la recherche (c.­à­d. une compréhension analytique de la façon dont ils perçoivent leurs actions et le monde qui les entoure). Dans certains projets, cette approche s’applique aussi à l’étude d’un cadre social, de processus et d’expériences donnés;
     
  2. diversité des approches : la recherche qualitative utilise une gamme d’approches épistémologiques, de méthodes et de techniques permettant aux chercheurs (de nombreux champs et disciplines) de s’insérer dans le monde du participant à la recherche ou d’appréhender des environnements sociaux particuliers. En conséquence, il n’y a aucune approche unique en recherche qualitative; chaque champ ou discipline – et même chaque chercheur au sein d’une discipline – a un point de vue distinct et une approche particulière face à l’utilisation des méthodes qualitatives;
     
  3. processus de recherche dynamique, réflexif et continu : l’émergence de questions, de concepts, de stratégies, de théories et de façons de recueillir et d’aborder les données requiert une approche réflexive constante et un questionnement de la part du chercheur, ce qui est très valorisé en recherche qualitative. Une telle souplesse, réflexivité et sensibilité participe à la force globale et à la rigueur de l’analyse des données;
     
  4. résultats de la recherche : de façon semblable, les buts de la recherche qualitative sont très variés, tant au sein d’une discipline qu’entre diverses disciplines. Les buts désignés des projets qualitatifs peuvent consister à « donner une voix » à une population particulière, réaliser une recherche critique de certains milieux et systèmes, influencer le changement dans un environnement social donné ou explorer des phénomènes précédemment peu étudiés afin de créer de nouvelles approches théoriques de la recherche. Cette liste n’est pas exhaustive puisque les buts et finalités des projets qualitatifs sont par nature diversifiés;
     
  5. un processus de consentement libre et éclairé continu, dynamique et négocié : pénétrer dans un milieu donné à des fins de recherche requiert parfois que l’on négocie l’accès avec la population qui sera étudiée. Quelquefois le processus ne peut être assuré avant la recherche en partie parce que les milieux pertinents à la recherche évoluent dans le temps;
     
  6. partenariats en recherche : en recherche qualitative, il importe d’établir des liens humains et de bons rapports plutôt que de demeurer détaché et de veiller à ce que les travaux soient normalisés et impersonnels. L’accès à des contextes et à des populations particuliers exige souvent du temps, et les relations créées peuvent dépasser le cadre de la recherche, de sorte qu’il est parfois difficile de délimiter les relations propres à la recherche. Ces relations sont variées, selon le type de projet qualitatif ou le cas particulier. Les participants à la recherche ont parfois un pouvoir égal ou supérieur dans la relation chercheur-participant, par exemple dans des recherches axées sur une communauté ou une organisation où un processus collaboratif sert à définir et élaborer le projet de recherche et les questions étudiées, ou lorsque les participants sont des personnalités publiques ou occupent pour d’autres raisons une position de pouvoir. Dans d’autres cas, par exemple lorsque la population de participants pressentie est une population captive et que l’accès y est contrôlé par des intermédiaires avec lesquels le chercheur a établi une relation (p. ex., lorsqu’un chercheur coopère avec les services policiers pour mener une recherche sur une population problématique ou avec les autorités carcérales pour mener une recherche auprès des détenus), les chercheurs eux-mêmes peuvent posséder un plus grand pouvoir et traiter les personnes davantage comme des « sujets » que comme des « participants »;
     
  7. contextes variés, multiples et souvent évolutifs : les contextes pertinents à la recherche varient énormément.

L’évaluation éthique de la recherche qualitative peut être difficile pour diverses raisons, telles que : le grand éventail de disciplines et la variété d’approches en cause; la vision traditionnelle du « sujet humain » et de la relation chercheur-participant que peuvent supposer ceux qui souhaitent protéger les « sujets »; les préoccupations et les pratiques établies en matière d’éthique qui peuvent être différentes dans leur application des pratiques habituelles d’autres approches en recherche; et les perceptions erronées qui sont répandues ainsi que la nécessité d’une expertise spécialisée quant à la nature de la recherche qualitative. Un des meilleurs moyens de relever certains de ces défis peut consister à prévoir des CÉR distincts pour l’examen des travaux de recherche recourant à des approches qualitatives. Faute d’un nombre suffisant de personnes ayant des antécédents en recherche qualitative pour créer un CÉR spécialisé, les CÉR plus généralistes devront s’assurer un surcroît d’expertise en recherche qualitative parmi leurs membres (préférablement en ajoutant au moins deux membres), voire déléguer certains dossiers à un petit groupe de personnes possédant l’expertise nécessaire. Quelle que soit la composition du CÉR cependant, il est important, au moment de définir des formulaires ou des formalités, de veiller à ce que la terminologie et les attentes soient bien adaptées à la recherche qualitative. En outre, les examinateurs doivent éviter un processus prescriptif et s’employer plutôt à encourager les chercheurs à réfléchir aux approches et préoccupations sur le plan de l’éthique telles qu’elles se présentent dans leur propre programme ou projet de recherche.

B. Types de recherche qualitative

Les approches tant conventionnelles que plus contemporaines de la recherche qualitative reflètent une diversité de méthodes et de plans. On retrouve de nombreux chevauchements entre les disciplines dans l’utilisation de plans et de méthodes particulières, que ce soit en sciences infirmières, en éducation, en recherche théâtrale, en histoire ou dans les autres disciplines des sciences humaines.

Tout d’abord, l’expression « recherche qualitative » englobe une vaste gamme de paradigmes ou de perspectives qui se chevauchent, comme nous l’avons mentionné plus haut. L’expression elle-même fait l’objet d’amples discussions et débats au sein des diverses disciplines et entre elles, surtout dans les disciplines où la démarche est souvent interprétative. La recherche qualitative comprend, mais sans y être limitée, des approches méthodologiques que l’on nomme, par exemple, l’ethnographie, la recherche action participative, l’histoire orale, la phénoménologie, l’analyse textuelle et l’analyse du discours. Certains décrivent simplement ces paradigmes comme de la « recherche inductive ». Les chercheurs se servent aussi du terme recherche « émergente » pour désigner les paradigmes de recherche qualitative. Ces approches utilisent une variété de méthodes pour la cueillette des données, y compris entrevues, observation des participants, groupes de discussion et autres techniques axées sur l’être humain. Les études textuelles qualitatives recourent aussi à une variété de techniques d’analyse de contenu, que ce soit dans le cas de livres, de sites Web, de transcriptions d’entrevues, d’images ou d’autres formes de texte. Le présent document se sert de tous ces termes pour se référer à l’ensemble de ces types de recherche.

L’évolution de la recherche dans les disciplines des sciences humaines indique la prépondérance de plus en plus importante des méthodes qualitatives. Par exemple, l’observation participante était autrefois la méthode principale des disciplines fondées sur le travail de terrain telles que l’anthropologie socioculturelle et le folklore, mais ces dernières années, des méthodes semblables sont devenues plus répandues dans d’autres disciplines3. L’observation participante prend place fréquemment dans des communautés vivantes, naturelles et complexes et elle est associée à la recherche ethnographique où le chercheur « est plongé dans les activités quotidiennes continues de la communauté désignée afin de pouvoir décrire le contexte social, les relations et les processus pertinents à l’objet d’étude »4 [trad.]. « Le rôle du chercheur est d’obtenir un ‘aperçu holistique’ » [trad.] du contexte étudié5. La recherche par l’observation en milieu naturel6 est de deux genres : elle peut être ainsi « non participative » (c. à d. lorsque le chercheur observe l’action mais n’y participe pas) ou « participative » (c. à d. lorsque le chercheur participe à l’action et l’observe). En pratique toutefois, la recherche commence parfois en étant non participative pour arriver à une étape d’observation participante après avoir traversé plusieurs étapes intermédiaires. Des chercheurs en qualitatif s’impliquent parfois dans une recherche critique qui remet en question les structures et les activités sociales qui favorisent l’inégalité et l’injustice. Ils peuvent impliquer des participants à la recherche qui sont hautement vulnérables à cause de leur stigmatisation sociale et/ou légale associée à leur activité ou à leur identité et qui peuvent avoir très peu confiance dans la justice, les agences sociales, et/ou les autorités universitaires. Dans ce contexte, les chercheurs peuvent parler de « recherche émancipative» pour décrire leurs travaux. La recherche qualitative est de plus en plus utilisée pour étudier les organisations, les institutions et les groupes qui jouissent d’un statut, d’un prestige et d’un pouvoir considérables dans la société. Dans ce genre de contexte, la recherche qualitative peut soulever des questions éthiques particulières en ce qui concerne, l’accès, les relations, l’utilisation des données et la publication des résultats.

Les approches qualitatives évoluent constamment. De nombreux chercheurs considèrent qu’il est avantageux de combiner des méthodes plus traditionnelles, telles que les entrevues et l’observation participante, avec des approches plus nouvelles comme l’organisation de conférences de concertation. D’autres chercheurs ont adapté des méthodes conventionnelles à Internet et autres nouveaux médias. Il est important de prendre note que cette liste n’est pas exhaustive : il n’est pas possible d’établir un catalogue définitif et permanent de ces nouvelles méthodes puisque les approches de la recherche qualitative sont foncièrement dynamiques. Dans des disciplines données, des lignes directrices en matière d’éthique ont déjà été adoptées face aux questions inhérentes à l’utilisation de méthodes, technologies ou contextes particuliers. Les chercheurs et les CÉR devraient examiner et appliquer les pratiques établies qui ont été élaborées pour des disciplines particulières.

C. Pratiques de la recherche et exigences méthodologiques

Plusieurs des pratiques de recherche et des exigences méthodologiques qui caractérisent les approches qualitatives de la recherche sont semblables à celles qui caractérisent des approches quantitatives – par exemple en ce qui concerne la qualité de la recherche (fiabilité et validité des données). Cependant, comme c’est le cas pour les principes d’éthique, les critères sont adaptés au sujet, au contexte et aux hypothèses épistémologiques de chaque projet de recherche. La recherche peut faire appel à de multiples sources d’information et stratégies de collecte des données (p. ex., triangulation) en vue de rehausser la qualité des données. Par exemple, un chercheur peut recourir à des entrevues avec des personnes susceptibles d’exprimer différents points de vue au sujet de la personne ou du phénomène étudié, des observations sur le terrain, du matériel d’archives allant de journaux personnels à des dossiers institutionnels et d’autres artéfacts (p. ex. des billets, des notes, des photos, des dossiers vidéo) et ainsi de suite. Dans de nombreux cas, malgré des préparatifs approfondis, un chercheur peut ignorer l’issue précise de sa quête tant qu’il n’a pas commencé à recueillir des données7. Cette nature émergente de nombreuses études qualitatives fait en sorte que l’établissement d’un rapport et le sentiment de confiance interpersonnelle sont essentiels à l’obtention de données valides qui, fréquemment, seraient affectées par des approches plus légalistes et des notions de consentement comme une forme de « contrat ». En fait, la recherche devient souvent un processus de collaboration négocié entre le ou les participants à la recherche et le chercheur. Tout cela s’imbrique bien dans une stratégie inductive ou émergente dans laquelle beaucoup de temps est initialement consacré à déterminer uniquement sur quoi portera la recherche et quelles questions sont considérées par les deux parties comme étant importantes ou intéressantes à poser.

Par ailleurs, les chercheurs qui adoptent des approches qualitatives ont souvent des priorités communes. Par exemple, il y a en général un plus grand accent placé sur la profondeur plutôt que sur l’ampleur; la plupart des chercheurs qualitatifs mettraient davantage l’accent sur l’obtention de données diverses, mais qui se chevauchent, sur un nombre limité de cas ou de situations, allant même jusqu’à la saturation ou la redondance des données, alors que leurs homologues du domaine quantitatif auraient plutôt tendance à mettre l’accent sur l’agrégation en obtenant un ensemble structuré de données d’un vaste échantillon représentatif.

De plus, dans la mesure où les méthodes invoquées comportent une interaction directe avec les participants, il est fréquent que l’accent soit placé sur la compréhension des perceptions qu’ont les participants d’eux­mêmes et des autres et des significations que les participants à la recherche confèrent à leurs réflexions et à leur comportement. Comme le veut le dicton bien connu « les perceptions sont réelles parce que leurs conséquences sont réelles »8 [trad.], ce qui les rend utiles à comprendre. Par conséquent, pour les chercheurs en qualitatif la cueillette de données valides de ce genre se fait le mieux par un contact étroit et prolongé avec les participants à la recherche. Dans certaines formes de recherche qualitative, comme en ethnographie, la collecte de données fiables exige une proximité et un contact prolongé avec les participants à la recherche, ou alors le recours à des sources de données multiples et variées. Dans de nombreux cas, les contacts peuvent se prolonger pendant toute une vie et peuvent faire en sorte que les chercheurs et les participants, à cause de leurs intérêts communs, entretiennent toute une gamme de relations en plus de leur relation spécifique de « recherche », par exemple comme coauteurs d’un document, comme participants à une conférence, par des rencontres fortuites lors d’un événement social, en connaissant les membres de leur famille respective, ou encore en agissant comme sources subséquentes d’information et comme personnes-ressources.

Puisque les connaissances sont considérées comme dépendantes du contexte, la recherche a tendance à être axée sur des personnes particulières, des sites ou des concepts qui sont empiriquement dérivés d’autres contextes sociaux, et la priorité du chercheur est de comprendre ce contexte social faisant intervenir ces personnes à ce moment. Bien que l’on tienne compte de la transférabilité des résultats, elle est souvent considérée comme une question plutôt théorique que de procédure ou d’échantillonnage (comme ce serait le cas dans une étude quantitative où la généralisabilité est une préoccupation essentielle). La capacité de faire « migrer » les concepts d’un contexte de recherche à un autre est un but clé dans certaines recherches qualitatives pour lesquelles la transférabilité des concepts est un des résultats pertinents des travaux. Dans ces études, les échantillons et les sites de la recherche sont choisis non pas parce qu’ils sont nécessairement représentatifs au sens statistique, mais parce qu’ils sont considérés stratégiquement ou heuristiquement utiles pour faire avancer la compréhension d’un phénomène d’intérêt.

D. Résumé des caractéristiques distinctives de la recherche qualitative

Les éléments suivants, retrouvés à différents degrés dans la recherche qualitative, sont particulièrement pertinents à l’évaluation éthique :

  1. documentation sur le consentement libre et éclairé : le processus de consentement doit refléter la confiance entre les participants à la recherche et le chercheur. Cette confiance repose souvent sur une saine compréhension des intentions du projet. Un participant peut percevoir les tentatives de légaliser ou de formaliser le processus comme une violation de cette confiance. C’est pourquoi le consentement écrit n’est pas la norme. Plutôt, les chercheurs qualitatifs recourent à une gamme de modalités de consentement y compris le consentement oral, les notes de terrain et autres stratégies de consignation du processus de consentement;
  2. relations entre le chercheur et les participants à la recherche : les établissements de recherche peuvent parvenir à comprendre la diversité et la complexité des situations dans lesquelles les chercheurs qualitatifs peuvent se trouver et les connaissances contextuelles nécessaires à des négociations respectueuses de l’éthique en créant des CÉR qui regroupent de nombreuses personnes possédant la maîtrise voulue à la fois des paradigmes méthodologiques de la recherche qualitative et des contextes à l’étude. Ils devraient du reste envisager d’y compter des « membres de la communauté » provenant des populations participantes. Les CÉR et les chercheurs devraient déterminer si des conflits d’intérêts peuvent survenir lorsque les chercheurs reçoivent des fonds ou des facilités d’accès de personnes ou d’intermédiaires autres que les participants pressentis;
  3. renseignements personnels et confidentialité : dans les recherches en sciences sociales, le plus grand risque que les chercheurs et les CÉR puissent avoir à gérer est le tort qui peut découler de violations de la confidentialité. Le défi à relever peut être particulièrement important dans la recherche qualitative en raison de la profondeur, du niveau de détail, de la sensibilité et du caractère unique des renseignements obtenus. Dans certains types de recherche qualitative, le respect de l’apport d’un participant est assuré en identifiant la personne. L’examen de l’éthique doit être attentif aux principes applicables dans un contexte de recherche donné et aux traditions d’une discipline qui sont invoquées;
  4. dynamique du processus de recherche : contrairement aux procédures qui utilisent des méthodes formelles fondées sur des hypothèses et des déductions, un projet de recherche qualitative suppose souvent une difficulté à déterminer le début et la fin du projet. L’accès à des contextes et des populations donnés évolue souvent au fil du temps, et il n’est pas rare que les chercheurs soient des observateurs passifs ou qu’ils s’intéressent simplement de façon passive à un contexte pendant un certain temps avant de chercher véritablement à établir une relation de recherche. Les activités préliminaires peuvent comprendre la prise de notes ou la rédaction de brouillons, de journaux personnels et d’observations, et ce, bien avant que le chercheur ne conçoive que ces activités donneront lieu à des projets de recherche formels. De même, la nature et la taille de « l’échantillon » ne sont pas liés à des tentatives de généralisation des résultats; ils sont plutôt liés aux paramètres conceptuels de la recherche suivant l’évolution du projet. Le CÉR devrait procéder à son examen après que les conditions d’accès et la portée de la recherche ont été établies;
  5. données : les paramètres ou les limites des données d’une recherche qualitative sont souvent inconnus. Parfois, on ignore même en quoi consisteront les données. De nouvelles pistes ou données peuvent apparaître longtemps après que la recherche en tant que telle a pris fin. La destruction des données ne fait habituellement pas partie du processus de recherche qualitative. Dans certaines situations, des données peuvent être communiquées aux participants, par exemple lorsqu’on leur remet des copies d’enregistrements ou de transcriptions à titre de cadeau pour leurs archives personnelles, familiales ou autres. De même, certains organismes subventionnaires (p. ex., le CRSH) préconisent la conservation et la diffusion des données de recherche9. Lorsqu’il y a destruction des données, elle peut survenir après un long délai.

[Haut de la page]

ANNEXE A – Lectures suggérées

En plus des références présentées aux notes en bas de page, voici un certain nombre de travaux pertinents sur la recherche qualitative et l’éthique qui ont été publiés au cours des cinq dernières années.

Adler, P.A. et Adler, p. (2002) « The Reluctant Respondent ». Dans Gubrium, J.F. et Holstein , J.A. (dir.), Handbook of Interview Research : Context and Method. Thousand Oaks (Californie) : Sage, p. 515-535.

Anthony, Robert. 2004. « Consistency of Ethics Review » [12 paragraphes]. Forum Qualitative Sozialforschung / Forum : Qualitative Social Research [journal en ligne], 6(1) (octobre), art. 5. Disponible à : http://www.qualitative-research.net/fqs-texte/1-05/05-1-5-e.htm.

Becker, Howard S. 2003. « What about Mozart? What about Murder? » Rassegna Italiana di Sociologia. 44 (4) : 483-492.

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Bruner, E.M. 2004. « Ethnographic practice and human subjects review ». Anthropology News (janvier) : 10.

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Corbin, Julie et Janice A. Morse. 2003. « The unstructured interactive interview : Issue of reciprocity and risks when dealing with sensitive topics ». Qualitative Inquiry. 9 (3) : 335-354.

Cribb, A. 2003. « Approaching qualitative research ». P. 40-48 dans S. Eckstein (dir.), Manual for research ethics committees (6 e éd.). Cambridge : Cambridge University Press.

Doucet, Hubert , Gaudreau, Édith et Grimaud, Marie Angèle.2006. « Colloque Éthique et recherche qualitative dans le secteur de la santé : échanges sur les défis ». Institut international de recherche en éthique biomédicale et Association canadienne-française pour l’avancement des sciences. 72 e Congrès de l’ACFAS (2004). ACFAS.

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  1. CTSH (2004). Pour que tous puissent s’exprimer, p. 15. [retour]
  2. Les sciences sociales et humaines dans la recherche en santé, un aperçu canadien des domaines de recherche et des approches inédites favorisant la compréhension et la prise en charge des problèmes de santé , IRSC et CRSH, 2000, voir : http://www.sshrc.ca/web/about/publications/ahprc_f.pdf [retour]
  3. « A Note on Participant Observation » [Université Memorial de Terre­Neuve]. Consulté le 4 novembre 2004. [retour]
  4. Voir l’énoncé de la American Anthropological Association (4 juin 2004, « Statement on Ethnography and Institutional Review Boards »). Consulté le 15 septembre 2004 : www.aaanet.org/stmts/irb.htm. [retour]
  5. Matthew B. Miles et A. Michael Huberman (1994). Qualitative Data Analysis : An Expanded Sourcebook. Thousand Oaks, Californie : Sage : 6-7. [retour]
  6. L’observation en milieu naturel est une méthode de collecte de données comportant l’enregistrement non intrusif des patterns et des activités trouvés dans les contextes sociaux. [retour]
  7. Cette approche de la recherche n’est pas une « expédition à l’aveuglette », mais elle est intrinsèquement liée au problème de ne pas connaître à l’avance les paramètres du sujet ou du contexte social qui fera l’objet de l’étude inductive; il est difficile de connaître les questions ou même la stratégie si on ne connaît pas le contexte (voir, par exemple Howard S., Becker, (1998), Les ficelles du métier : comment conduire sa recherche en sciences sociales, La Découverte. [retour]
  8. William I. Thomas et Dorothy Thomas (1929), The Child in America, New York : Alfred Knopf, p. 572. 2 e édition. [retour]
  9. Voir la Politique du CRSH sur l’archivage des données de recherche. « L’objectif de cette politique est de permettre l’avancement des connaissances en sciences humaines en encourageant les chercheurs à partager les données de recherche. Ce partage renforce notre capacité collective à répondre aux normes universitaires d’ouverture d’esprit, en offrant la possibilité à d’autres chercheurs d’analyser, de reproduire, de vérifier et de perfectionner davantage les résultats de recherche. » www.crsh.ca/web/apply/policies/edata_f.asp [retour]

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Mise à jour: 2008-06-27 Haut de la page Avis importants